Bilan
Colloque « Quelque chose comme un grand peuple. Le rapatriement de la constitution : 30 ans plus tard »
C’est le 5 novembre 2011, trente ans jour pour jour après la Nuit des longs couteaux, que s’est tenu à Montréal le quatrième colloque annuel de la série « Quelque chose comme un grand » peuple consacré au rapatriement de la constitution. Selon la formule qui est désormais celle de l’IRQ, ce sont des témoins et des experts qui se sont rencontrés pour éclairer cette question vitale appelée à resurgir tôt ou tard dans le débat public. Ce colloque, qui était bizarrement le seul événement public, à revenir sur le coup de force de 1981-1982, le seul à commémorer ce moment paradoxalement fondateur dans l’histoire des relations Canada-Québec, a confirmé encore une fois le rôle indispensable d’un centre de recherche indépendant consacré à l’étude et la promotion de la question nationale dans une société qui n’est toujours pas parvenue à la résoudre.
Le panel du matin a permis de revenir sur la genèse du rapatriement de la constitution, et cela, de manière nouvelle, en offrant trois perspectives : celle du témoin direct des événements, celle de l’historien ayant accès à de nouvelles archives, celle du sociologue qui revient sur les événements et cherche à en dégager le sens du haut de l’histoire. Cette séance rassemblait tous les participants et inscrits du colloque, qui se divisèrent ensuite en après-midi entre deux ateliers.
Louis Duclos était le témoin mobilisé. Dans un récit vivant, et en bonne partie inédit, Louis Duclos a raconté une histoire, la sienne, celle d’un député libéral dissident au sein d’un caucus rallié presque unanimement à Trudeau. Nationaliste convaincu, Duclos avait toujours averti le leadership libéral d’une chose simple : sur le plan constitutionnel, il se sentait plus proche des nationalistes québécois que des unitaristes canadiens. La crise de 1981-1982 lui a permis de mettre ses convictions à l’épreuve du feu politique. Il n’a pas flanché. Duclos a vécu 1981-1982 de l’intérieur. Il a porté seul la dissidence québécoise au sein du caucus libéral et est pour cela devenu, en quelque sorte, la conscience du nationalisme québécois à la chambre des communes.
Frédéric Bastien était l’historien de ce colloque. Bastien est le premier historien à avoir eu accès aux archives de Londres à propos du rapatriement de 1981-1982. Cela lui a permis de revisiter l’histoire du rapatriement dans une nouvelle perspective. Il a d’ailleurs entrepris l’écriture d’un ouvrage sur la question dont il nous a livré la grande thèse et les principales conclusions. On comprend une chose : à Londres, on se doutait, même on savait, que le rapatriement était fondamentalement illégitime, qu’il contrevenait à la nature même du pacte à l’origine de la confédération canadienne. Si on a concédé au gouvernement fédéral le droit de rapatrier, c’est davantage pour des raisons de Realpolitik que des raisons confirmant la légitimité du coup de force de 1981-1982.
Le sociologue Jacques Beauchemin a repris la question du rapatriement en cherchant à en extraire le sens dans une réflexion sur les tendances lourdes qui traversent l’histoire québécoise. Beauchemin a soutenu une thèse forte. Dans l’histoire du Québec, l’aspiration à l’émancipation, indéniable, cohabite avec une autre tentation, déjà repérée par Lionel Groulx, Hubert Aquin, et plusieurs autres, mais que nous peinons aujourd’hui à reconnaître : la tentation de la mort. Comme si la condition québécoise était trop lourde à porter et que certains étaient tentés d’en démissionner. Un aveu n’est-il pas commis publiquement actuellement : les choses ne seraient-elles pas finalement plus simples si nous n’existions pas ? L’histoire québécoise n’est-elle pas en train de se dénouer de mauvaise manière. Et pour Beauchemin, le rapatriement de la constitution aurait contribué à créer les conditions d’un affaiblissement durable de la conscience nationale, dont nous subirions aujourd’hui les effets.
Les deux panels de l’après-midi ont permis d’explorer plus en détail les conséquences du rapatriement sur la vie nationale québécoise. Car trente ans plus tard, il est possible, il est même nécessaire, de voir en quoi le régime constitutionnel de 1982 a laissé une empreinte durable, profonde et déterminante sur le peuple québécois, et peut-être même, sur la manière qu’il a d’envisager son avenir. Autrement dit, les deux panels de l’après-midi permirent de poser, le passage du temps permettant la chose, la question de l’héritage de 1982.
Le premier panel rassemblait Marc Chevrier, Éric Bédard et Joëlle Quérin. Le premier est politologue, le second est historien, la troisième est sociologue.
Marc Chevrier a invité les Québécois à penser la nature impériale du régime canadien. Le Canada s’est partiellement décolonisé en 1981-1982. Mais il a reconduit les schèmes de la domination politique envers les provinces, surtout envers les provinces. Le Québec en est évidemment la principale victime, surtout qu’il se concevait comme un des deux peuples fondateurs de la confédération. Autrement dit, l’impérialisme n’est pas disparu avec 1981-1982 : il est plutôt devenu un principe constituant du régime politique canadien qui réaménage les rapports entre ses nations constituantes.
Éric Bédard, a repris, développé et approfondi sa thèse sur la trudeauisation des esprits. Éric Bédard a rappelé que le trudeauisme avait pénétré les esprits québécois, et qu’il avait ainsi problématisé en profondeur la question nationale, de plus en plus difficile à poser. Car dans une société qui se constitue sur le modèle du contractualisme radical, où les droits individuels deviennent hégémoniques, où l’histoire, le passé et l’héritage sont occultés, la nation devient de plus en plus difficile à penser, à instituer. On devine donc que la trudeauisation des esprits se place en contradiction avec les fondements mêmes de l’existence du Québec comme nation.
Joëlle Quérin s’est fait connaître ces dernières années par sa critique incisive du multiculturalisme. Elle l’a centré lors du colloque sur le régime canadien. Selon Quérin, les nationalistes québécois ne doivent plus se concentrer sur une critique gouvernement canadien, mais doivent aussi miser sur une critique du «régime». C’est la question du régime qui doit être rouverte, en visant notamment la confiscation de la souveraineté par les tribunaux au sein du régime canadien. C’est seulement en distinguant bien les deux que le nationalisme peut regagner sa pertinence, en montrant bien pourquoi et comment le modèle de la société des identités mis en place dans le Canada de Trudeau est incompatible avec la durée de la nation québécoise.
L’intervention de Quérin recoupait en partie les questions explorées dans le deuxième atelier. Dans le deuxième atelier, consacré à la critique du régime politique issu du Canada de 1982, on retrouvait l’historien Denis Vaugeois, l’historien Charles-Philippe Courtois et le sociologue Mathieu Bock-Côté. Ces trois critiques nous invitaient à voir en quoi 1982 représentait une authentique rupture dans l’histoire politique canadienne.
Denis Vaugeois a posé la question complexe des rapports entre les nations amérindiennes et la constitution de 1982. On a tendance à l’oublier, mais 1982 a transformé constitutionnellement et durablement les rapports entre le Québec et les nations amérindiennes. Ces dernières disposent désormais d’un rapport de force à leur avantage dans la gestion du territoire québécois, ce qui ne sera pas sans conséquence au moment où se posera la question de l’intégrité du territoire, advenant un référendum gagnant sur la souveraineté. Denis Vaugeois ne prétendait aucunement arriver devant l’IRQ avec une solution miracle, mais il invitait les Québécois à se défaire d’un certain angélisme dans leur rapport à la question autochtone.
Charles-Philippe Courtois vient tout juste de publier une note de recherche pour l’IRQ dont il a repris le contenu en répondant à la question la moins évidente qui soit : qu’est-ce que le trudeauïsme? Car nous croyons tous bien connaître Trudeau. Mais connaissons-nous vraiment sa pensée? Courtois est revenu sur les origines de la philosophie politique de Trudeau, sur ses constantes, sur sa vision de l’histoire, sur sa vision du Québec. Il a montré comment le trudeauisme, une option pourtant minoritaire au Québec au moment de la Révolution tranquille, et qui reposait sur une détestation singulière du nationalisme québécois, dont il souhaitait la disparition, est devenu une idéologie fondatrice du Canada contemporain. De ce point de vue, Trudeau a remporté son pari : empêcher la question québécoise de devenir fondatrice sur le plan politique. Cette fondation est-elle irréversible?
Mathieu Bock-Côté a finalement proposé une histoire de la mutation des représentations du Canada. Plus exactement, il a analysé le passage du Canada historique, où cohabitaient la vision du Canada britannique et celle du Canada des deux peuples fondateurs, au Canada trudeauïste, fondé sur la négation de son héritage historique, et sacralisant un multiculturalisme reposant sur la Charte des droits. Le Canada reniait son histoire pour devenir une utopie multiculturaliste. La question du Québec a été liquidée au passage. Et aujourd’hui que le Canada commence à douter à temps partiel de son multiculturalisme, il s’ouvre à son héritage britannique sans considérer d’aucune manière la vision québécoise du Canada, porteuse d’une représentation dualiste de la fédération.
Peut-on faire un premier bilan de cette journée ? Oui. Il concerne d’abord l’IRQ. L’expertise de l’IRQ sur la question nationale devient incontournable dans l’espace public québécois. La nécessité aussi d’un travail à moyen et long terme sur les idées pour garder vivant le nationalisme québécois et œuvrer à son renouvellement. Mais le bilan de cette journée est aussi, et peut-être surtout intellectuel et politique. La question nationale, dont on décrète régulièrement la désuétude, est pourtant insurmontable, et pour peu qu’on la considère dans ses paramètres fondateurs, elle structure encore le débat public et la relation Canada-Québec, qu’il ne suffit pas d’envisager avec pragmatisme pour d’un coup la déproblématiser.
