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    « Synthèse du 2e forum public « Médias et pratiques politiques » | Main | L’éducation aux médias : apprendre à devenir un citoyen actif »
    jeudi
    avr.282005

    Enjeux de la concentration des médias au Québec 

    Souvent considérée du point de vue de ses effets, la concentration des médias s’insère dans un contexte social et politique beaucoup plus vaste. Les médias sont dorénavant au cœur de la vie politique et méritent analyses et questionnements. Quel est le tableau de la concentration au Québec? Pourquoi le pouvoir s’intéresse-t-il tant à l’information? Qu’en est-il des effets de la concentration dans l’accès à la sphère publique?

    Portrait de la concentration au Québec

    Le taux canadien de concentration concernant la propriété de la presse quotidienne en est un des plus élevés du monde occidental. Entre 1992 et 1999, Southam a vendu ses journaux à Hollinger ce qui fait que le groupe de Conrad Black possède 56,2% des quotidiens canadiens. Dans sept provinces, près de 75% de la presse quotidienne appartient à un seul propriétaire. Quant au Québec, Quebecor et Gesca/Power se partagent 97,2% des quotidiens québécois [Sauvageau, 2000].

    Toutefois, la situation n’est pas nouvelle. En effet, dès les années 1970, le Comité Davey s’est penché sur la question de la concentration et a amené différentes propositions afin de freiner le mouvement. Seule celle concernant la création d’un Conseil de presse a été retenue. En 1981, la Commission Kent a analysé à nouveau le phénomène de concentration qu’elle qualifiera de monstrueux. Malgré les solutions innovatrices proposées, son seul effet a été la création d’autres conseils de presse.

    Un phénomène de plus en plus répandu

    Pourquoi constate-t-on une tendance de plus en plus forte à la concentration? La concentration répond à une logique financière claire : elle « […] s’inscrit dans la tendance à la maximisation des rendements sur l’investissement. La concentration permet des économies d’échelle, c’est-à-dire une réduction des coûts reliés à une « production accrue ». En achetant d’autres médias du même secteur ou en fusionnant, les entreprises augmentent leur part de marché et peuvent accroître leurs profits, de même qu’exercer une influence accrue sur les taux de publicité » (Gingras, 1999 :113). Selon les arguments des propriétaires des grandes chaînes, la concentration permet de répondre aux problèmes de baisse de tirage, de revenus publicitaires et de hausse des coûts en assurant au public une presse libre et dynamique.

    La concentration verticale demeure une façon de faire fort répandue puisque, de cette façon, les entreprises peuvent posséder une plus grande maîtrise, en amont et en aval, des frais inhérents à la production et à la distribution efficace d’un produit. Il suffit de penser à Quebecor qui est propriétaire d’usines à papier, de revues, d’hebdomadaires, de maisons d’éditions, de librairies et de canaux de télévision. Ainsi, une vedette soutenue par ce réseau se retrouvera à la une de magasines et d’hebdomadaires (imprimés sur du papier Quebecor) et un journaliste de la grande famille écrira un livre sur cette personne, sera édité par une maison d’édition et vendu dans une librairie de Quebecor. Une telle situation permet la surexploitation d’un concept et sa plus grande rentabilité.

    Un phénomène dangereux

    Pour le Conseil de presse du Québec (2003), malgré certains avantages liés à la concentration, les dangers sont nombreux. L’uniformisation et la standardisation du contenu fait en sorte que le pluralisme idéologique et la libre circulation des idées inhérents à la bonne santé démocratique d’un pays sont mis en péril. Cette situation constitue un danger puisque la diffusion de différents points de vue sur un enjeu est réduite. La diversité d’opinions et de sources d’information permet ainsi aux citoyens de se forger une idée éclairée sur une question sociétale. Aussi, la monopolisation du marché publicitaire rend la situation des journaux indépendants difficile voire même impossible, renforçant ainsi par leur fermeture la situation de concentration. Autre effet, les impératifs économiques passent avant l’information de qualité avec les risques de censure et d’auto-censure que cela comporte. Enfin, on constate que les salles de rédaction et les rédacteurs en chef sont en perte d’autonomie et d’indépendance face aux directives formelles et informelles des propriétaires ayant des visées certes économiques mais aussi idéologiques.

    Les craintes du Conseil se sont avérées justes comme en témoigne cet exemple frappant : trois mois après l’achat de la chaîne Southam par Hollinger, Joan Fraser du quotidien montréalais The Gazette a dû démissionner de son poste de rédactrice en chef puisque Conrad Black trouvait que les positions de celle-ci concernant la politique québécoise à l’égard de la minorité anglophone étaient trop modérées en comparaison avec celles plus vindicatives du nouveau propriétaire. Plus tard, un article de Christopher Young critiquant la décision de Conrad Black à l’égard de la rédactrice en chef a été le dernier que le journaliste a signé pour Southam News. Une telle façon de faire va à l’encontre des responsabilités de la presse (voir le dossier Pratiques journalistiques et dérapages éthiques : vers de nouvelles pistes de solution?).

    Les moyens existants de régulation de la concentration

    Malheureusement, la Canada fait figure de parent pauvre en ce qui concerne les lois protégeant la concentration des médias. Dans le domaine de la radio et de la télévision, les transferts de propriété doivent être approuvés par le CRTC. Plus précisément, « un simple avis est nécessaire pour la prise de toute mesure ou pour la conclusion de toute entente ou opération modifiant la propriété de 10 % ou plus des intérêts avec droit de vote du titulaire, et ce, lorsque la même entreprise détient de 20 % à 50 % des actions. Par ailleurs, l’approbation préalable du Conseil est exigée lorsqu’il y a modification du contrôle effectif d’une entreprise, lorsque la propriété des actions votantes d’une personne – c’est-à-dire un particulier, une société, une association, etc. – passe de moins à plus de 30 % et lorsque la propriété des actions ordinaires d’une personne passe de moins à plus de 50 % » (Gingras, 1999 : 124).

    Dans les cas où une approbation est nécessaire, l’évaluation par le CRTC sera basée sur le critère des avantages. Lorsqu’il y a un transfert de propriété, les requérants ont l’obligation de prouver qu’il est dans l’intérêt du public et du système de la radiodiffusion canadienne et que des avantages significatifs y sont liés. Le problème réside dans le fait que le critère des avantages n’est défini par aucune mesure d’évaluation.

    Quant à la presse écrite, elle n’est assujettie à aucune règle. Toutefois, un Conseil de presse a été mis sur pied au Québec afin d’assurer le respect de certaines normes. Organisme ayant pour objectif l’autoréglementation de l’industrie des médias, le Conseil de presse du Québec vise à protéger la liberté de presse et défendre le droit du public à une information de qualité. L’adhésion au Conseil est volontaire mais ses avis s’étendent à l’ensemble des médias du Québec. Les critiques qui reviennent le plus souvent sont celles concernant le fait que le CPQ n’analyse que les plaintes déposées sans effectuer d’études approfondies sur un enjeu de société. Cette situation résulte du manque de moyens et de ressources auquel est confronté le CPQ. Autre critique portée par ses détracteurs : le Conseil serait sous la domination des patrons et des journalistes ayant à cœur les intérêts de ces derniers et le public serait mal représenté puisque ne siègeraient que certaines élites du monde politique ou universitaire. De plus, soulignons que les avis du Conseil n’ont qu’une valeur morale puisqu’il s’agit d’un tribunal d’honneur et qu’aucune sanction ne peut être imposée. Ainsi, « le Conseil a réussi à jouer un rôle significatif dans le monde de l’information et à exercer une certaine influence morale. Cependant, faute de moyens et de volonté à cet égard, il n’est jamais parvenu à s’ériger en tant qu’institution essentielle et respectée de tous, comme ses créateurs le souhaitaient au départ » (Saint-Jean, 2002, 100).

    Une proposition intéressante

    À différents moments, des groupes ou des individus ont réclamé que les médias soient encadrés par une réglementation. À cet égard, une proposition semble particulièrement intéressante : « plutôt que de chercher en vain le seuil critique idéal [de concentration], il faudrait mieux définir des indicateurs liés à la responsabilité des journaux et à leur mission d’information locale ou nationale, selon le cas : importance des équipes rédactionnelles, ratio publicité/information, couverture maison ou par les agences, diversité des opinions, etc. » (CEM, 2000 : 47). Toutefois, Saint-Jean constate que « la conception libérale de la liberté de la presse, en tant que prolongement des libertés fondamentales d’expression et d’opinion, finit toujours par l’emporter. Les excès, les abus et erreurs qu’on reproche à l’information doivent alors être mis sur le compte du prix à payer pour maintenir un régime basé sur la liberté dans un système qu’on veut démocratique » (2002 : p. 99).

    Aussi, tel que le souligne Anne-Marie Gingras, professeure de science politique à l’université Laval et spécialiste des enjeux médiatiques québécois, « la majorité des médias appartiennent à des entreprises privées, comme nous l’avons souligné, et ces entreprises ont des intérêts spécifiques à défendre. L’idéologie libérale et pro-capitaliste de ces médias correspond à des intérêts; l’idée d’une agora libre où sont discutées en toute liberté les grandes questions économiques relève donc de la fiction. » (1996 : 96). L’exemple cité plus haut sur Conrad Black illustre bien cette situation.

    L’information est au cœur du système économique. Pour Gingras (1999) « les médias ne se situent pas au-dessus ou à côté des pouvoirs économiques et du système capitaliste, ils ne constituent pas un agora libre d’où une discussion neutre pourrait émerger mais ils subissent plutôt les contraintes des pouvoirs économiques, et ce, de deux manières principales. Ce qu’il y a de plus patent, le pouvoir des propriétaires et de leurs adjoints, se concrétise premièrement dans l’organisation du travail et des interventions ponctuelles, et deuxièmement dans des gestes visant la défense du système économique ». L’auteure considère le système médiatique actuel comme un appareil idéologique à l’usage des élites politiques et économiques et dont les médias agissent comme producteurs de consentement.

    De nombreux praticiens et intellectuels s’entendent pour dire que l’opinion publique au Québec n’est faite que par une cinquantaine de personnes. On constate donc que n’a pas accès à la sphère médiatique qui veut. Les groupes de la société civile se retrouvent trop souvent confrontés à un agenda médiatique géré par des personnes possédant davantage de pouvoir qu’eux (voir le dossier Rôles et effets des médias québécois : chiens de garde de la démocratie ou quatrième pouvoir?).

    De plus, comme le temps et l’espace sont souvent limités dans les médias, un enjeu est souvent présenté d’un seul point de vue et il s’agit plus souvent qu’autrement de l’officiel. Ainsi « les acteurs sociaux privilégiés sont ceux qui, en plus de fonctionner à un rythme semblable à celui des médias, fournissent des produits - son, image, parole, texte – semblables à ceux des médias » (Gingras, 1996 :25). Gingras conclut que la fermeture de l’espace public est liée aux rapports de pouvoir. Il s’agit selon elle d’une compétition entre acteurs et que ceux qui ont le plus de moyens, qui réussissent à mettre en forme leur discours et qui adhèrent à l’ensemble des valeurs dominantes y ont accès.

    Ainsi, le portrait de la concentration des médias au Québec soulève de nombreuses inquiétudes. Les avantages qui y sont liés correspondent plus souvent qu’autrement aux intérêts des barons de la presse et des autres médias d’information. Étant donné la philosophie libérale ambiante, les moyens juridiques pour réguler la concentration sont peu efficaces. Étant donné les effets cette concentration sur la démocratie et quant à l’accès à la sphère publique, la situation de la propriété des médias au Québec demeure un enjeu d’actualité exigeant réflexion, débats et gestes concrets.

    Bibliographie

    • CHOMSKY, Noam, Robert W. McChesney (2000) Propagande, médias et démocratie, Éditions Écosociété, Montréal.
    • Conseil de presse du Québec (2003) Droits et responsabilité de la presse.
    • GINGRAS, Anne-Marie (1999) Médias et démocratie, Le grand malentendu, Presses de l’université du Québec, Québec.
    • LEMPEN, Blaise (1980) Information et pouvoir, Essai sur le sens de l’information et son enjeu politique, L’Age d’homme, Lausanne.
    • RABOY, Marc (2000) Les médias québécois, Presse, radio, télévision, inforoute, Gaëtan, Morin Ed., Québec.
    • SAINT-JEAN, Armande (2002) Éthique de l’information, Fondements et pratiques au Québec depuis 1960, Presses de l’Université de Montréal, Québec.
    • SAUVAGEAU, Florian (dir), LAVOIE, Marie-Hélène, DORNAN, Christopher (2000) La concentration de la presse écrite, un « vieux » problème non résolu, Centre d’études sur les médias, Sainte-Foy.

    Sites web

    Action critique médias
    http://www.acrimed.org

    Actualité en classe
    http://www.actualiteenclasse.com

    Associations des journalistes indépendants du Québec
    http://www.ajiq.qc.ca/liens.html

    Centre des ressources en éducation aux médias
    http://www.reseau-crem.qc.ca

    Centre d’études sur les médias
    www.cem.ulaval.ca

    Conseil de presse du Québec
    http://www.conseildepresse.qc.ca

    Fédération professionnelle des journalistes du Québec
    http://www.fpjq.org

    Réseau des médias alternatifs du Québec
    http://reseaumedia.info

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