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    lundi
    nov.092009

    Retour sur la Commission Bouchard-Taylor

    Au printemps 2008, et suite à la publication du rapport de la commission Bouchard-Taylor, l’Institut de recherche sur le Québec organisait une table ronde consacrée à son analyse et son décryptage, dans les locaux de la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal, autour de quatre chercheurs ayant consacré plusieurs recherches à la question du multiculturalisme et de l’identité nationale, respectivement Mathieu Bock-Côté, Joëlle Quérin, Charles-Philippe Courtois et Benoit Dubreuil. Ces quatre contributions ont été reprises dans un dossier en trois volets publiés respectivement en septembre, octobre et novembre 2008 dans la revue L’Action nationale, qui entendait elle aussi faire le point sur la question désormais centrale du multiculturalisme dans la société québécoise.

    Dans sa communication À défaut de convaincre le peuple, en fabriquer un nouveau, Mathieu Bock-Côté a cherché à voir quel diagnostic de la crise des accommodements raisonnables était contenu dans le rapport Bouchard-Taylor, car il faut d’abord prendre conscience de la représentation qu’ont du Québec les défenseurs du multiculturalisme pour mieux comprendre la thérapie de choc qu’ils proposent pour le convertir au « pluralisme identitaire ». Ainsi, selon Bouchard et Taylor, la crise des accommodements raisonnables aurait moins révélé un malaise identitaire légitime devant la dénationalisation de l’identité collective, la sacralisation du multiculturalisme et l’échec de l’intégration des nouveaux arrivants au Québec qu’une disposition maladive de l’identité québécoise. Il s’agirait pratiquement d’une double pathologie. D’abord, l’identité québécoise serait traversée par le complexe du minoritaire, ce qui l’amènerait à percevoir partout la différence comme le signe d’une menace pour la cohésion nationale. Mais surtout, cette pathologie s’exprimerait à travers la prétention de la majorité francophone à faire de son identité la culture de convergence pour l’ensemble de la communauté politique. Dans une communauté politique ouverte au pluralisme identitaire, la majorité francophone ne devrait être qu’une communauté parmi d’autres dans une nouvelle citoyenneté plurielle et cela au nom de la déhiérarchisation des cultures dans une perspective d’égalitarisme identitaire radical. Une nouvelle identité québécoise devrait naître au croisement du multiculturalisme et du chartisme, le « vivre-ensemble » pluraliste se substituant à la culture nationale comme cadre fondateur de la culture collective.

    Avec sa communication Un rapport trudeauiste, Charles-Philippe Courtois a situé la question du multiculturalisme dans son contexte canadien. Il ne faut jamais céder à l’illusion d’un Québec dépris du cadre canadien, a rappelé l’historien en soutenant que les commissaires avaient intériorisé, consciemment ou inconsciemment, le modèle trudeauiste historiquement conçu pour déconstruire l’identité nationale québécoise. Derrière la controverse entre le multiculturalisme et l’interculturalisme, on trouvait une commune intention de dénationaliser la communauté politique québécoise, d’en défaire les fondements identitaires et historiques. Charles-Philippe Courtois a rappelé qu’il était non seulement légitime mais nécessaire de faire de la culture québécoise le pôle de rassemblement de la société québécoise. De la même manière, une nation serait en droit de choisir démocratiquement son modèle d’intégration sans se laisser intimider par ceux qui assimilent la démocratie au multiculturalisme.

    On a célébré la rigueur scientifique du rapport de la commission Bouchard-Taylor. Les études commandées à plusieurs experts pour approfondir la connaissance de la diversité québécoise auraient consacré sa crédibilité. C’est un autre point de vue qu’a fait valoir Joëlle Quérin avec sa communication Une critique du double diagnostic de Bouchard et Taylor, en démontrant comment les assises scientifiques du diagnostic posé par Bouchard-Taylor étaient problématiques. On connaît la thèse reprise par les commissaires : la crise des accommodements raisonnables ne serait qu’une fiction médiatique entretenant le fantasme d’une crise identitaire à la québécoise. Il faudrait dissiper les nuées identitaires et en revenir à l’horizon d’une société assumant sa reconstruction pluraliste en faisant désormais le procès systématique du « dérapage médiatique » qui laisserait croire que le multiculturalisme génère des convulsions sociales et politiques en s’implantant dans la société québécoise. C’est cette analyse qu’est venue démonter Joëlle Quérin en rappelant que les médias n’avaient aucunement généré la crise identitaire mais qu’ils y avaient fait écho à partir des préoccupations nombreuses de la population. La crise n’était pas montée de toute pièce, elle était spontanée et correspondait au sentiment et à l’inquiétude des Québécois de voir leur identité nationale marginalisée dans l’espace public.

    C’est aussi sur le plan de la crédibilité scientifique du rapport Bouchard-Taylor que s’est situé Benoit Dubreuil dans sa communication Pourquoi en savons-nous toujours si peu. Alors que Bouchard et Taylor disposaient d’un budget considérable pour analyser l’état de l’intégration des populations immigrantes au Québec, ils auront préféré s’en tenir à des généralités psychanalytiques sans fondement empirique. Ce qui fait qu’après une enquête supposée faire avancer les connaissances empiriques sur la diversité québécoise et ses conséquences, les citoyens n’en savaient toujours pas davantage. Dubreuil en appelait à de véritables enquêtes sur l’état actuel de l’intégration au Québec pour mieux guider les politiques publiques tout en se tenant éloigné de l’illusion du planisme identitaire qui laisse croire à un contrôle total sur les rapports sociaux de la part des gouvernements.

    On ne peut d’aucune manière occulter l’importance du rapport Bouchard-Taylor dans la pensée politique québécoise tant il contenait de manière explicite le programme idéologique de ceux qui travaillent au service du multiculturalisme d’État. Si le débat sur les accommodements raisonnables n’occupe plus le devant de l’actualité politique, le multiculturalisme poursuit son avancée dans la société québécoise en reconstruisant systématiquement la citoyenneté québécoise pour la déprendre de son héritage existentiel et de son contenu national. Les symptômes de cette conversion forcée au multiculturalisme sont nombreux. On pourrait même dire que cette entreprise s’est radicalisée depuis la crise des accommodements raisonnables, le parti multiculturaliste exprimant clairement son désir de reconstruire en profondeur l’identité collective pour neutraliser définitivement la critique de la dénationalisation québécoise dans la conscience collective. Le nouveau cours Éthique et culture religieuse (ECR) en est certainement l’expression la plus manifeste. On peut y voir la tentation la plus forte des élites à notre époque : aplatir les communautés politiques, les déprendre de leur histoire, et les reconvertir dans le logiciel du multiculturalisme mondialisé, où l’appel à une gestion pluraliste de la diversité masque un évidement de l’identité nationale et un démantèlement de la souveraineté par laquelle elle prenait forme.

    Prendre au sérieux la question identitaire ne se limite pas à plaider pour une réhabilitation rhétorique de l’identité nationale. Il s’agit désormais de dévoiler les processus médiatiques, technocratiques et académiques à travers lesquels elle est déconstruite, autrement dit, de mettre en scène le nouveau régime politique qui oeuvre à la dislocation de la souveraineté populaire et de la nation qui l’incarne. C’est un nouveau champ de bataille politique qui s’ouvre avec le multiculturalisme et qui contraint probablement le mouvement nationaliste à revoir la manière de faire la promotion de son programme politique. Le malaise identitaire des Québécois et leur malaise démocratique s’alimentent mutuellement. C’est en transformant ce malaise en désir de ressaisissement national que le mouvement nationaliste saura formuler la véritable alternative politique dont le Québec a besoin.

    Cet article est parue dans le journal Le Fleurdelisé, édition automne 2009.

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